Exposition collective Double Trouble, Fondation Fiminco & Réserves du FRAC Île-de-France (Paris), 09/2025
© Salomé Fau, Alexis Hardy, Temitayo Olalekan
C’est une traversée.
Comme celle d’un miroir, celui qu’ Alice franchit pour passer de l’autre côté. Un lieu incertain, inversé, où l’espace se trouble, où le temps se déplie, et où tout devient mouvant. Rien n’est stable, et c’est précisément cette instabilité qui ouvre la voie vers de nouveaux récits, d’autres formes de perceptions, d’autres manières d’habiter le monde.
L’exposition propose une plongée dans un presque-lieu, un espace transitoire à arpenter. Elle est un entre-deux vibrant où les opposés se rencontrent – soi et autre, réel et fiction, dedans et dehors. C’est un lieu d’écart et de passage, où l’on se découvre différent·e, déplacé·e, regardé·e depuis ailleurs. Ici, les corps et les pensées circulent, s’ouvrent, résistent. Nos contours se déplacent, nos certitudes vacillent. Les œuvres, choisies en concertation avec un comité artistique, sont issues des projets présentés par les artistes lors de leurs diplômes. Sans en rejouer les conditions, cette exposition en prolonge l’élan, offrant un aperçu de la jeune création française. À travers leurs pratiques, chacun·e semble interroger une forme de mouvement, porté·e par un ailleurs aussi flou qu’accueillant. S’est alors imposée la figure du miroir – à la fois surface réfléchissante et lieu d’ouverture. Il devient ici une métaphore centrale : il nous montre là où nous ne sommes pas, et nous oblige à passer par un autre lieu pour nous reconnaître. Il est un espace double, à la fois ancré dans le réel mais tendu vers la fiction, situé mais traversé d’imaginaires. Il agit comme un seuil critique, une interface entre ce qui existe déjà et ce qui reste à inventer. L’exposition s’organise dans cette tension : un lieu concret, mais qui rend visible d’autres mondes possibles.
Dans ce pays des merveilles réinterprété, les marges sont prédominantes. L’étrangeté, la multiplicité, l’hybridation, les passages, sont ici des principes d’organisation du monde. L’imaginaire y est politique, le politique devient poétique, et les formes populaires structurent de nouvelles narrations. Les œuvres réunies convoquent le corps comme mémoire, la transmission comme trame vivante, la fiction comme outil d’émancipation. Elles donnent forme à une écriture collective de l’entre-deux, une manière de faire récit à plusieurs voix, depuis un espace partagé. Elles font de chaque « Je » un « Nous » en devenir, et permettent ce point de bascule : là où regarder devient aussi être regardé·e, depuis un autre lieu, dans un autre langage.
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Sortie de résidence Sillons sensibles, metaxu (Toulon), 06/2025
© Virginie Sanna
Titouan Makeeff, en résidence au metaxu durant le mois de Mai 2025, a mené une recherche sensible autour des fragments urbains et des gestes ordinaires qui façonnent notre rapport à la ville. S’ancrant dans une observation attentive du quotidien, son travail explore les strates de mémoire contenues dans les rebuts, les objets trouvés et les traces laissées par les habitants. Titouan Makeeff nous invite à reconsidérer la ville comme un territoire de récits latents, un lieu où chaque détail peut devenir portail vers une mémoire partagée. Le metaxu accompagne Titouan sur cette recherche singulière, qui conjugue attention, poésie et engagement discret envers les formes modestes du vivant et du vécu.
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Exposition collective La Relève 7 : Notre Part Belle, Château de Servière (Marseille), 01/2025
© Guillaume Mansart
Foisonnants et habités par une esthétique technologique / biopunk, les environnements et les sculptures de Titouan Makeeff installent immanquablement dans l’espace une atmosphère étrange au sein de laquelle des histoires semblent pulluler. Ses œuvres composites s’élaborent à partir de collectes et de recompositions d’objets ou d’images. Elles s’interconnectent pour déployer un réseau de récits possibles. Dans son processus de création, l’artiste s’attache aux signes de son quotidien et aux objets qui le relient au monde et qu’il transforme. Talisman, artefact chamanique... Il agence un univers dans lequel la magie et le rituel peuvent advenir pour s’opposer à la trivialité du réel. Deneb-Vega-Tarazed (du nom des trois étoiles illuminant le ciel du 7 août 2024) est une « interprétation sensible » d’une expérience de connexion fugace, quand, assis sur un banc par une nuit d’été, et écoutant de la musique, l’artiste s’est retrouvé presque malgré lui à observer les étoiles. Composée de Fables, « agencement de matériaux ayant traversé différentes expérimentations », et de Logs, petits écrans qui accueillent des textes descriptifs, l’installation propose ce que l’artiste nomme « une réflexion sur la causalité », relecture personnelle et intuitive d’un événement paradoxalement banal et fantastique.
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Exposition collective Tales of Carbanion, Galerie de l'école (Toulon), 2024
© Pamela Bianchi
« En ces silences où les choses s’abandonnent »
Nullius in verba [sur la parole de personne]. En 1660, avec cette phrase empruntée à Horace, l’ère scientifique est inaugurée. Marquant une rupture avec l’approche aristotélicienne fondée sur des vérités acceptées, la naissance de la Royal Society venait poser l’attention sur les processus expérimentaux produisant de la connaissance et, de ce fait, faisait de l’expérience un processus créatif à part entière. Génératrice de connaissances (Shapin, Schaffer, 1985), de nouveaux phénomènes (Hacking, 1983), de transformations (Latour, 1999), l’expérimentation impliquait, hier comme aujourd’hui, la production systématique de nouveauté (Pickstone, 2000). En un mot, elle rendait visible l’invisible.
Quels que soient les jeux multiples de cette mise à nu du processus, il était urgent à l’époque d’appréhender l’idée naissante d’expérimentation par le biais de la notion de transparence sous-jacente à l’action de donner à voir. Mais si à l’ère des Lumières, la méthode scientifique fournissait un moyen fiable de connaître la vérité, aujourd’hui, où l’altérité est l’une des conséquences de la crise de la représentation, cette même méthode se retrouve mise en discussion par l’hybridation de ses procédés (Novalis, 1797). Des médias non textuels fournissent aujourd’hui les instruments pour produire de nouvelles connaissances et d’autres discours, à travers une forme de syntaxe affective qui se définit par l’expérimentation de l’assemblage. Ainsi, bien que l’on revienne à l’idée de geste empirique qui rend visible ce qui est autrement invisible, dans l’actualité de la création artistique, ces gestes expérimentaux mobilisent des processus qui relèvent plutôt de l’alchimie et de la découverte d’altérités perturbantes, de rencontres fortuites, de négociations statutaires, de résultats inattendus, qui donnent une forme à l’esprit.
Quels que soient les jeux multiples de cette mise à nu du processus, il était urgent à l’époque d’appréhender l’idée naissante d’expérimentation par le biais de la notion de transparence sous-jacente à l’action de donner à voir. Mais si à l’ère des Lumières, la méthode scientifique fournissait un moyen fiable de connaître la vérité, aujourd’hui, où l’altérité est l’une des conséquences de la crise de la représentation, cette même méthode se retrouve mise en discussion par l’hybridation de ses procédés (Novalis, 1797). Des médias non textuels fournissent aujourd’hui les instruments pour produire de nouvelles connaissances et d’autres discours, à travers une forme de syntaxe affective qui se définit par l’expérimentation de l’assemblage. Ainsi, bien que l’on revienne à l’idée de geste empirique qui rend visible ce qui est autrement invisible, dans l’actualité de la création artistique, ces gestes expérimentaux mobilisent des processus qui relèvent plutôt de l’alchimie et de la découverte d’altérités perturbantes, de rencontres fortuites, de négociations statutaires, de résultats inattendus, qui donnent une forme à l’esprit.
Tales of Carbanion, le geste créatif (plastique et expographique) mené par Alexia Croset, Arthur Guy-Paul, Fanny Jarnot et Titouan Makeeff s’inscrit dans cette mouvance, étant un moment de génération du possible plutôt que de reproduction de connaissances. Ici, le geste devient un vecteur d’interférences (Latour, Weibel, 2008) où l’assemblage retrouve toute sa dimension créative et le geste son immédiateté productive. En explorant l’affinité élective (la syntaxe affective) qui surgit de l’enchaînement et des transitions entre des éléments activés et animés par des statuts éphémères et hybrides, Tales of Carbanion évoque le « retour à l’objet » actuel, où la contextualisation de l’information et l’interprétation anecdotique sont suspendues. Dans les deux gestes qui composent l’exposition, l’on retrouve ainsi la question de la poétique de l’assemblage qui ne nie pas son ancrage plastique, mais se libère en revanche de toute dimension objectale. Ici, le geste devient un rite et l’assemblage un signe possible, un archétype qui est à tous et à personne. Ainsi, des formes se composent le temps d’une pensée, se recomposent le temps d’un déplacement (de la bibliothèque d’objets à l’espace de l’expérience), se suivent, s’ancrent les uns aux autres dans une temporalité suspendue, où les éléments et les matériaux s’abandonnent à des identités liquides.
« Que se passe-t-il si je fais cela ? » Alors que les quatre jeunes artistes impliqués dans le développement du geste créatif ont généré une arène pour expérimenter la création de connaissances autres, fluides, la jouissance de ce même geste s’est réalisée par navigation, forme d’exploration libre à l’intérieur d’un environnement habité par des connaissances visuelles, non textuelles, qui ont fait surgir une différence « qui a fait la différence ».
« Que se passe-t-il si je fais cela ? » Alors que les quatre jeunes artistes impliqués dans le développement du geste créatif ont généré une arène pour expérimenter la création de connaissances autres, fluides, la jouissance de ce même geste s’est réalisée par navigation, forme d’exploration libre à l’intérieur d’un environnement habité par des connaissances visuelles, non textuelles, qui ont fait surgir une différence « qui a fait la différence ».
[…] Le regard fouille tout autour,
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Vois-tu,
en ces silences où les choses s’abandonnent et semblent près de trahir leur ultime secret, parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde,
le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
l’esprit enquête accorde sépare
dans le parfum qui se répand
à mesure que le jour languit.
Vois-tu,
en ces silences où les choses s’abandonnent et semblent près de trahir leur ultime secret, parfois on s’attend
à découvrir un défaut de la nature,
le point mort du monde,
le chaînon qui ne tient pas,
le fil à démêler qui enfin nous conduise
au centre d’une vérité.
(Eugenio Montale, Les citrons, 1921)